Les syndicats et les médias : « la critique des médias dominants et des journalistes fait consensus au sein des organisations syndicales »

Sociologue, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris-Est-Créteil (UPEC), Benjamin Ferron vient de publier La communication des mouvements sociaux. Interview.

Quelle a été l’évolution de la relation entre les syndicats et les médias ? 

Comme l’indique Eric Neveu dans ses recherches, progressivement avec l’émergence de la presse à grand tirage à la fin du XIXe siècle, puis des médias à grande diffusion (radio et télévision) dans les années 1920-1930 puis à partir des années 1960, les organisations militantes ont perdu de leur autonomie médiatique. Elles sont obligées de déléguer à des journalistes le soin de porter leur message auprès d’un large public. Néanmoins, comme les journalistes sont des travailleurs de l’information relativement indépendants, ils n’entendent pas par honneur professionnel se faire les porte-paroles de la propagande syndicale. Ils préfèrent proposer des angles qui leur sont propres, de sorte que la délégation de la parole syndicale aux médias de grande diffusion prend le risque de voir cette parole moins reprise. 

L’autre enjeu, c’est la hiérarchisation qui est donnée à l’actualité syndicale. S’agit-il d’une actualité de première catégorie qui va faire la “une” du journal ou l’entrée du journal télévisé ou à l’inverse est-elle reléguée dans les pages centrales ou dans les dernières minutes du journal télévisé ? 

Enfin, il y a un enjeu de cadrage de l’information syndicale. Est-ce que les journalistes et les médias d’information vont adopter une posture plutôt favorable aux revendications syndicales, du type défenseur du faible, ou bien à l’inverse être davantage les avocats de la parole officielle ou patronale ou vont-ils chercher à proposer une sorte de point de vue équilibré, un dialogue d’égal à égal entre le patronat et les syndicats de travailleurs ? 

Pourquoi les syndicalistes sont-ils si peu présents dans les médias ? 

Faut-il y aller ou non ? Est-ce une bonne stratégie de se rendre sur certains plateaux de radio ou de télévision où l’on est sûr de recevoir un accueil très défavorable ? Ce sont les questions que se posent de nombreux syndicalistes. Pour beaucoup, et même pour la majorité des syndicalistes, ce jeu médiatique n’en vaut pas forcément la chandelle. La critique des médias dominants et des journalistes professionnels est très forte au sein des organisations syndicales et fait consensus. Les organisations syndicales préfèrent se consacrer au travail syndical de terrain. 

Les enjeux d’information et de communication sont un enjeu politique en lui-même. Il est nécessaire de questionner les formes légitimes de l’expression publique. Pourquoi serait-il légitime de s’exprimer publiquement dans les formes policées qui peuvent être celles, par exemple, des organisations patronales ou des hauts dirigeants politiques, tandis que les formes populaires d’expression seraient, elles, a priori illégitimes et réduites à des formes de grognements d’animaux ou de comportements pathologiques ? Voilà un enjeu qui avait été analysé dans l’ouvrage Donner la parole aux sans-voix

Si les syndicalistes ne vont pas dans les grands médias, expriment-ils leurs points de vue dans certains médias ?

Au lieu de chercher l’appui des médias à grande diffusion, les syndicats cherchent plutôt le soutien de médias proches des positions syndicales, c’est-à-dire de médias libres et indépendants qui peuvent se situer sur tout l’éventail de l’axe droite-gauche et qui vont reprendre les messages, les discours et les revendications des syndicats. Ces journaux ou médias sont souvent présents lors d’actions collectives, de type manifestation, pour couvrir l’événement et vendre leurs journaux. Joan Durning les qualifient de “médias des mouvements sociaux”. Dans mes travaux de recherche, j’étudie ce type de médias. 

Pourquoi les médias invitent-ils toujours les mêmes syndicalistes ? Quelle est la conséquence ?

Le sociologue Todd Gitlin parle du phénomène de “certification médiatique des leaders”. L’invitation d’un syndicaliste dans les médias n’est plus légitimée par un mandat donné par le syndicat à ce leader mais davantage par la reconnaissance dont ce leader jouit dans le milieu politico-journalistique. 

La conférence syndicale n’est-elle pas une mise en scène de la relation entre les journalistes et les syndicalistes ? 

Dans un travail de recherche publié en 1992, Sandrine Lévêque analyse une conférence syndicale de la CGT lors de la rentrée sociale. Elle suit l’équipe de journalistes dans la voiture qui part de la rédaction pour aller à la conférence syndicale ; ceux-ci lui expliquent qu’ils vont tenir leur rôle de journalistes, poser des questions auxquelles ils ne croient pas trop. Lors de la conférence syndicale, elle constate que les journalistes écoutent et posent des questions faussement impertinentes. C’est un jeu bien réglé entre l’attaché de presse de l’organisation syndicale qui distribue le micro et fait circuler la parole et les journalistes, eux, qui s’ennuient d’être là mais qui grâce à cette conférence de presse obtiennent une information rapide, à faible coût, en un temps réduit, et qui leur évite d’aller mener une enquête sur le monde du travail. Enfin, elle se rend compte qu’après la conférence syndicale, les syndicalistes et les journalistes qui se vouvoyaient dans la salle se tutoient au moment du pot, mangent un morceau ensemble et parlent de leurs enfants, de leurs femmes, de leurs vacances, soulignant ainsi leur proximité sociale. 

Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en mars 2026

Cette interview fait partie d’une série de trois interviews sonores :