Communication syndicale : « historiquement, la communication des syndicats fut d’abord corporelle et bruyante »

Sociologue, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris-Est-Créteil (UPEC), Benjamin Ferron vient de publier La communication des mouvements sociaux. Interview.

Quels sont les enjeux de la communication syndicale ? 

Il y a trois principaux enjeux : d’abord un enjeu politique puisqu’il s’agit de peser de tout son poids dans les négociations, dans le dialogue social avec le patronat et le Gouvernement ; ensuite, un enjeu organisationnel, il s’agit de construire et d’entretenir le consensus entre les militants syndicaux, d’assurer la communication entre les dirigeants syndicaux et la base ; enfin, un enjeu économique puisqu’il s’agit d’assurer les rentrées d’argent par le biais des adhésions pour assurer l’entretien des locaux, la rémunération des personnes salariées, la défense juridique des personnes syndiquées ou encore l’organisation d’événements protestataires.

Pour vous, la communication syndicale se limite-t-elle à la communication des dirigeants syndicaux nationaux ? 

Focaliser l’attention sur les représentants syndicaux nationaux tend à masquer l’ensemble des opérations de communication qui peuvent se dérouler au quotidien au sein des entreprises et qui jouent un rôle absolument majeur dans la connaissance et la reconnaissance des syndicats et de leurs activités au service des salariés et des travailleurs. Communiquer peut tout simplement vouloir dire adresser la parole à un collègue qui est en difficulté, monter un dossier pour lui, passer des coups de téléphone, envoyer des mails. Ces opérations de communication supposent une maîtrise et un certain savoir-faire.

Avant la création de leurs sites internet et de leurs magazines, quels étaient les moyens d’expression des syndicats ? 

Dans l’histoire du syndicalisme, les syndicats ont utilisé un répertoire expressif extrêmement varié : d’abord, la mobilisation du corps, une gestuelle s’appuyant sur des formes routinisées et ritualisées comme le poing levé ; ensuite, l’utilisation d’outils de communication relativement rudimentaires qui peuvent être le tract, l’affiche, la banderole ou le porte-voix. Il y a donc à la fois une communication qu’on peut qualifier de corporelle, voire émotionnelle et une autre qui joue sur le volume sonore. Comme l’a très bien montré Michel Offerlé, alors que les organisations patronales s’appuient sur un répertoire d’action discret, avec des négociations en face-à-face avec les hauts dirigeants, les syndicats de travailleurs se caractérisent généralement par un répertoire d’action bruyant. Faiblement dotés en capital économique et culturel, c’est d’abord la force du nombre qui permet aux syndicalistes de se faire entendre des institutions gouvernementales. 

Quelles ont été les grandes transformations de la communication syndicale ? 

Stéphane Olivesi, enseignant en sciences de l’information et de la communication et auteur d’un ouvrage sur la communication syndicale, souligne qu’il y a eu des transformations à l’intérieur de l’entreprise avec la possibilité offerte d’aménager des espaces d’expression syndicale. Il y a eu également des transformations dans la formation des syndicalistes qui, de plus en plus, bénéficient de formations en communication notamment médiatique. Enfin, étant donné les blocages dans ce fameux dialogue social qui porte probablement très mal son nom, on voit des tentatives des dirigeants syndicaux de haut niveau de contourner l’expression publique institutionnalisée par le dialogue social. Ces dirigeants prennent la parole dans les médias ou se dotent d’outils de communication numérique à forte audience. 

Quelle a été l’évolution de la relation entre les syndicats et les médias ? 

Comme l’indique Eric Neveu dans ses recherches, progressivement avec l’émergence de la presse à grand tirage à la fin du XIXe siècle, puis des médias à grande diffusion (radio et télévision) dans les années 1920-1930 puis à partir des années 1960, les organisations militantes ont perdu de leur autonomie médiatique. Elles sont obligées de déléguer à des journalistes le soin de porter leur message auprès d’un large public. Néanmoins, comme les journalistes sont des travailleurs de l’information relativement indépendants, ils n’entendent pas par honneur professionnel se faire les porte-paroles de la propagande syndicale. Ils préfèrent proposer des angles qui leur sont propres, de sorte que la délégation de la parole syndicale aux médias de grande diffusion prend le risque de voir cette parole moins reprise. 

L’autre enjeu, c’est la hiérarchisation qui est donnée à l’actualité syndicale. S’agit-il d’une actualité de première catégorie qui va faire la “une” du journal ou l’entrée du journal télévisé ou à l’inverse est-elle reléguée dans les pages centrales ou dans les dernières minutes du journal télévisé ? 

Enfin, il y a un enjeu de cadrage de l’information syndicale. Est-ce que les journalistes et les médias d’information vont adopter une posture plutôt favorable aux revendications syndicales, du type défenseur du faible, ou bien à l’inverse être davantage les avocats de la parole officielle ou patronale ou vont-ils chercher à proposer une sorte de point de vue équilibré, un dialogue d’égal à égal entre le patronat et les syndicats de travailleurs ? 

Quand les syndicats ont-ils créé des services de communication ? Quelle a été la conséquence ?

La communication syndicale fut d’abord prise en charge par l’ensemble des syndicalistes. Ce n’est qu’à partir des années 1970 et surtout 1980 que les organisations syndicales se sont dotées de services de communication avec un personnel dédié, spécifiquement formé à la communication experte. Souvent placés à proximité des directions et des chefferies syndicales, ces professionnels ont contribué à une forme de standardisation de la communication syndicale. Au point de produire ce que le sociologue Erving Goffman appelle des “fabrications”, c’est-à-dire des mises en scène de la parole et de l’action syndicales, particulièrement ritualisées et standardisées. 

Pourquoi les syndicats vendent-ils des produits avec leur nom dessus ? 

Le fait d’entrer dans une logique de marketing syndical ou de merchandising syndical a une double fonction : économique d’un côté, symbolique de l’autre.

Économique au sens où cela permet de produire et de vendre des produits qui vont rentrer dans les caisses de l’organisation et lui permettre d’assurer un certain nombre de ses activités. Et puis symbolique au sens où la vente d’objets standardisés portés par un grand nombre de personnes permet de produire un sentiment d’équipe ; le sentiment que l’ensemble des personnes portant ces accoutrements ou ces ustensiles font partie d’un même groupe. C’est à la fois un instrument de reconnaissance des uns vis-à-vis des autres mais cela permet aussi de produire une impression d’équipe auprès d’un public extérieur qui va pouvoir voir que ce syndicat représente un grand nombre de personnes. Je pense immédiatement au mouvement des travailleurs sans terre au Brésil qui s’est doté de tout un dress code avec notamment le tee-shirt, la casquette, permettant une uniformisation de la façade publique du groupe et donnant le sentiment d’un groupe puissant et uni.

Interview réalisée par Damien ARNAUD et publiée en mars 2025

Cette interview fait partie d’une série de trois interviews. Les deux autres interviews, qui seront publiées prochainement, sont consacrées d’une part, à l’image des syndicats et, d’autre part, à la relation entre les organisations syndicales et les médias.